Des Champs, des chants et du... rythme !
On peut s'imaginer la trilogie quotidienne des milliers d'esclaves tout au long de la période coloniale: travailler, invoquer les esprits par les chants et les instruments de percussion variés et, lorsqu'il est possible, se recréer. Jusqu'en 1750 les échos de ces mélodies évocatoires empreintes de nostalgie, résonnèrent régulièrement sous les huttes de paille abritant les farouches travailleurs de la prospère colonie cubaine. La pratique des religions animistes où sont issus ces esclaves étant fortement réprimée par les espagnols, ces esclaves utilisèrent donc les saints catholiques auxquels ils associèrent leurs divinités lors des cérémonies liturgiques et des séances d'immersion au christianisme. C'est ce que l'on désigne aujourd'hui sous le vocable de syncrétisme, c'est-à-dire la correspondance ou l'assimilation des rituels et des icônes catholiques aux divinités africaines (ou à d'autres panthéons religieux). Ces pratiques donnent naissance au culte de la Santéria à Cuba alors que les esprits ou divinités en question se nomment Orishas. Soulignons au passage qu'au Brésil, ce culte est identifié sous le terme de Candomblé et, en Haiti, le Vodou. Dans ces deux cas il s'agit d'une résistance voilée au christianisme imposé soit par les colons portugais ou par les colons français.
On constatera avec bonheur qu'en dépit des durs travaux, il y avait de la musique, du rythme et de la danse sous toutes les tonnelles de ces contrées baignées par les flots bleus et quotidiennement caressées par les douces brises des alizés, le soir venu. Bref, les conditions étaient idéales pour faire des... enfants ! De sorte que la population noire et métissée a augmenté de façon fulgurante en moins de deux siècles. On recensait dans la colonie quelques 465 000 esclaves vers 1792, plus de la moitié provenant du Nigéria, du Bénin et du Congo durant les deux siècles de traite.
Jusqu'à la fin du 18ème siècle, les pratiques religieuses syncrétiques continuèrent et s'enrichirent de nouveaux instruments périodiquement. Les colons espagnols de condition pauvre et modeste joignirent régulièrement les assemblées festives des noirs devenus libres et apportèrent leur lyrisme au moyen d'instruments à cordes. Malgré cela, la Santéria demeura dans la stricte clandestinité et était sévèrement punie.
La musique cubaine d'aujourd'hui de manière générale et notamment la Salsa, prend donc sa source dans ces rythmes tantôt langoureux, tantôt endiablés mais toujours mélodieux qui surgirent de la variété des cultes animistes pratiqués et de la diversité des instruments utilisés. Parmi ces instruments, citons entres autres, les Batas (trio de tambours rituéliques), les hochets, les clochettes, les guitares (vihuelas et trés) et bien sûr les maracas ainsi que les güiros qui sont des calebasses (fruits à écorce dure) évidées qu'utilisaient les indiens Tainos de l'île. Cette mixité rythmique et mélodique explique en grande partie la richesse et le rayonnement de la musique cubaine bien au-delà des horizons de la mer des Caraïbes dans la deuxième moitié du 20ème siècle.
Cette évolution musicale fut corollaire à l'évolution socio-politique et économique du pays qui connut son lot d'événements malheureux comme d'ailleurs plusieurs autres colonies. Mentionnons entre autre l'incendie de la Havane en 1555, suite aux attaques des galions espagnols par les flibustiers, terreurs de la mer des Caraïbes. La guerre de 7 ans, entamée en 1762, impliquant l'Angleterre et l'Espagne. Cette dernière dut céder Cuba qui lui revint quelque mois plus tard, conformément au traité de Paris, en échange de Saint-Domingue. En 1868 une insurrection se propagea sous le commandement de Carlos Manuel de Cespedes, libérant tous les esclaves de ses plantations de tabac. Ce fut le début des guerres de l'indépendance qui conduiront à l'abolition de l'esclavage. L'un des héros de cette guerre José Marti fut fait prisonnier l'année suivante. Il fut libéré quelques temps pus tard.
Une musique riche et variée
En 1895, la deuxième guerre de l'indépendance est amorcée sous l'impulsion du parti révolutionnaire cubain. Les USA profitèrent de cette diversion pour déclarer la guerre à l'Espagne et lui ravir Cuba. Le traité de Paris confirma l'obtention de l'île par les USA qui y installèrent leurs bases militaires en 1903 dont une à la baie de Guantanamo. À partir de 1920 les événements se précipitèrent et conduisirent à la révolution castriste. Cette période houleuse de la révolution eut un impact considérable sur la diffusion, la popularité et la notoriété de la musique cubaine jusque-là restreinte aux pays limitrophes et à l'Espagne.
Depuis l'abolition officielle de l'esclavage en 1880, la musique originelle locale avait beaucoup évolué et s’était déjà enrichie d’une infinité de sonorités, de rythmes et de styles se prêtant invariablement à la danse, à l’écoute ou tout simplement à la relaxation. Bien que les opinions historiques varient, on peut raisonnablement croire que le son découle directement de cet amalgame rythmique et constitue l'un des premiers styles rattachés à la tierra de Cuba au début du 20ème siècle, qui sera la base de la salsa telle qu'on la connaît aujourd'hui. Cependant la salsa cubaine est tellement riche qu'elle se trouve fortement imprégnée tantôt des mélodies du son, tantôt de celles du mambo ou franchement de la charanga. Les autres rythmes qui connurent leur apogée plus tard aux USA, en Europe et dans le reste de l'Amérique latine sous la direction de bon nombre de musiciens cubains expatriés vers les années 55-60 après la révolution castriste, sont le danzòn, le mambo, le cha cha cha, la charanga, le boléro, la contradanza ainsi que les autres variantes du Son dont le Son montunò, le Son-guajira, l'afro-son pour n'en citer que ceux-là.
(À suivre)
Hasta la proxima.
Jean Otanis
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