LA PETITE HISTORE DE LA SALSA
ET SES ORIGINES -TOME 3- FINALE

Reportage de Jean Otanis


Fin des années quarante à aujourd'hui

Nous sommes en 1947, il est environ 21heures. L'affluence, de plus en plus compacte, se déverse graduellement par petits groupes vers l'entrée du Palladium dans un joyeux tohu-bohu. Une atmosphère mêlée d'impatience et de frénésie plane sur cette foule. La plupart des hommes sont vêtus de vestons foncés sous lesquels se découpent des chemises blanches et bariolées. Bon nombre portent des chapeaux blancs ou beiges. Les chaussures, de couleur brune ou crème surtout, sont, on ne peut plus étincelantes. Les femmes richement parées également, portant des corsages qui compressent outrageusement leurs bustes, dandinent fièrement dans des démarches lascives et ondulantes aux bras de leurs partenaires. D'autres arborent simplement des robes dans des teintes fleuries jusqu'à l'orée des chevilles. Quel est l'objet d'un tel engouement? Au menu: Machito et ses musiciens afro-cubains dirigés par Mano Bauzà.

New York PalladiumLe Palladium, boîte de nuit new-yorkaise dont la piste de danse pouvait accueillir environ mille personnes, était sur son déclin quand des promoteurs eurent l'idée de remplacer les vieux spectacles de fox-trot et de swing par des orchestres de salsa. La popularité de ce rythme entre les années cinquante et soixante ne faisait plus de doute sur la terre de l'oncle Sam, grâce à des groupes et à des artistes cubains de renom tels que la Sonora Matancera, Orchesta Aragon, Perez Prado, Machito, Beni Moré, Israel Cachao Lopez, Arsenio Rodriguez, Roberto Torres, Celia Cruz pour n'en citer que ceux-là. Les styles popularisés par ces artistes dont le son, la charanga (ma préférée), le mambo et le danzon vont imprégner la musique afro-latine jusqu'à aujourd'hui, qu'elle soit issue de Puerto-Rico, de la Colombie, de Panama ou du Vénézuela.

La performance de Machito ce soir-là au Palladium fut extraordinaire et a ouvert la voie à d'autres shows par la suite. Vers 1963, les productions Fania all stars virent le jour sous l'instigation de Célia Cruz, Johny Pacheco (né en Rép.Dom.). Sous ce label, de nombreux autres artistes afro-latins, sans distinction d'origine ont été propulsés sur la scène internationale. La tradition s'est poursuivie en 1981 avec l'un des spectacles les plus sensationnels qui eut lieu au club Ochentas à New-york . Cette magnifique et mémorable soirée réunissait dans une même salle un cocktail d'artistes issus de tous les horizons de la salsa et demeurera sans doute l'un des plus grands évènements musicaux du début des années quatre-vingt. En effet, sous la houlette de Sergio Bofill, de Adriano Garcia et de Roberto Torres, la compagnie de production SAR, réussit ce qu'il convient d'appeler una descarga musical avec notamment, comme chanteurs: Jorge Maldonado, Roberto Torres et Fernando Lavoy ; aux trompettes: Alfredo" Chocolate", Leonel Sanchez; À la Basse : Marino Solano; à la trombone: Léopoldo Pineda; au piano : Alfredito Valdes Jr; à la flûte: l'incomparable Eddie Zervigon...et bien d'autres. Ce spectacle a d'ailleurs été enregistré en direct et tout bon curieux devrait essayer de se le procurer. Mon tourne-disque réussit encore à suivre les sillons du vinyl qui traduit tant bien que mal la magie de cette soirée.

Désormais, de Paris à New-York, de l'Allemagne aux rives africaines de la Méditerranée, la vague salsa n'a pas cessé de séduire et de rallier de nouveaux adeptes. Le Japon n'a pas été épargné. Je rappelle à cet égard un excellent groupe japonais qui a eu ses heures de gloire vers les années 90 et qui a d'ailleurs beaucoup étonné la communauté salsa, par son originalité et par son énergie, le tout soutenu par une excellente section de cuivres.Certains d'entre vous l'auront deviné, il s'agit de la Orchesta de la luz.

Ruben BladesLes deux décennies qui suivirent l'apparition de Sar all stars furent remarquables surtout par l'émergence de nouvelles fusions de la salsa avec d'autres styles tels que le jazz, la pop music, le rock etc. Ray Baretto a consolidé les bases d'une musicographie plus jazzée et moins traditionnelle en s'associant à des artistes américains de jazz de réputation mondiale tels que Charlie Parker. Cependant, cette tendance n'est pas nouvelle puisque, déjà vers la fin des années quarante et les années cinquante, on a assisté à des productions de jazz-latin réunissant entre autres Dizzy Gillepsie et Chano Pozo. La salsa reste perméable à tous les genres musicaux qui l'enrichissent et qui repoussent incessament ses limites rythmiques et mélodiques. En ce sens, Barretto qui avait grandi dans Harlem avec une grande admiration pour Duke Ellington et Count Basie, fut bien placé pour tenter (et réussir) à imprimer des sonorités plus éclectiques à notre bonne salsa traditonnelle. D'autres artistes, parmi lesquels Ruben Blades (Panama), explorèrent également d'autres styles de salsa à travers des sonorités rock et antillaise.Ce dernier, soulignons-le au passage, s'est révélé un artiste extrêmement polyvalent, engagé et posa d'ailleurs sa candidature à la présidence de son pays en 1994.

Entre-temps, il importe de souligner que les années 90 ont aussi donné lieu aux États-Unis (Miami, New-york, Los Ageles) à unerecrudescence de discussions enflamées sur les origines de la salsa. Plusieurs observateurs de la scène musicale qualifient de telles joutes médiatiques et verbales sinon stériles du moins improductives.


Puerto-Rico

Hector LavoeSi Cuba demeure incontestablement le berceau de la salsa, Puerto-Rico en est le père nourricier. De nombreux artistes et groupes provenant de la tierra Borinquena (surnom affectif de Puerto-Rico) ont enrichi la salsa et popularisé d'autres styles non seulement à New-York mais à travers le monde. Le grand Tito Puente, le mambo king, disparu l'an dernier, a donné le ton quant aux subtilités rythmiques (timbales ) pouvant se marier et rehausser la salsa. Il demeurera incontestablement l'un des piliers du genre. Il existe une pléiade d'autres groupes et artistes puerto-ricains de grande notoriété qui ont réussi le tour de force de redéfinir constamment la salsa en lui imprimant toujours une touche tout aussi originale, parmi lesquels : l'immortel El Gran Combo, Willie Colon (né dans le Bronx de parents puerto-ricains), Hector Lavoe, Tito Rodriguez, Tito Nieves, Gilberto Santa Rosa et plus récemment, La India et Puerto-Rican Power qui s'inscrit dans la tradition des bons orchestres de salsa.

 

Orquesta Guayacan La Colombie

Personnellement, je considère la salsa de Colombie comme l'une des plus endiablées avec une section de cuivres (trompettes et trombones) particulièrement cadencée, au timbre unique. Évidemment, l'influence cubaine est omniprésente dans les arrangements. Il convient toutefois de remarquer que les thèmes des lyrics encensent encore Barranquilla, Médellin et Cali ainsi que...la faune féminine locale (c'est normal !). J'ai un penchant pour Orchesta Guayacan,
Grupo Niche, Grupo Galé, Fruko et Sonora Carruseles. La salsa colombienne est enivrante et dynamisante !

 

...Et Montréal

À défaut de produire des groupes de salsa de renommée internationale, la mosaique culturelle qu'est devenue notre ville vibre aux rythmes de la musique afro-cubaine depuis plus de deux décennies. Les différentes boîtes de la métropole offrent aux amateurs et aux néophytes une bonne combinaison de styles et de rythmes qui n'ont rien à envier aux boîtes de New-York, de Paris ou de Miami. Et, avec des sites comme Salsafolie et plusieurs écoles de danse, même si les salseras et les salseros de Montréal marquent sporadiquement des temps morts, il est permis de croire que l'intérêt sera maintenu à tout le moins pour les prochaines années. Cependant, l'un des plus beaux cadeaux qui pourraient dynamiser la métropole montréalaise serait une combinaison explosive réunissant simultanément sous un même chapiteau : El Gran Combo ( Puerto-Rico), Roberto Torres (Cuba) et Grupo Niche ou Fruko y sus Tesos (Colombie). Avis aux organisateurs du Festival de Jazz de Montréal !!!

Il y aurait beaucoup à dire sur chacun des groupes et artistes qui continuent, bon an, mal an, à maintenir vivante la salsa à travers la planète, notamment des artistes africains et haïtiens qui ont su renouer le rythme traditionnel latin aux mélodies et aux voies chaudes, rauques et tout aussi sensuelles de leurs langues locales. À ce propos, on ne saurait passer sous silence Africando, Ricardo Lemvo et, bien sûr, Haïtiando. Mais le temps file.

Ah! N'oubliez pas qu'à chaque fois qu'il vous arrive d'entrer en transe sous le tempo d'une salsa, de penser aux divinités Orishas de la Santéria durant la période coloniale cubaine. La transe n'en sera que plus palpitante! Je vois déjà certains rouspeter en prétendant que la transe vodou (Haiti) de la salsa est plus sublime ou que celle du candomblé (Brésil) est de loin plus trépidante. Qu'à cela ne tienne, il suffit que vous vous entriez...en transe !

Quant à moi, je vous dis hasta la proxima ( Na palé enkô yon lott jou ).
Pour tout commentaire, écrivez-moi à : jean@salsafolie.com

Au plaisir !

Hasta la proxima.
Jean Otanis

 

Jean est sans contredit un fier amoureux de Salsa et de musique latine. Avec une vaste connaissance sur l'histoire et les origines de la Salsa ainsi que les différentes formations musicales, Jean nous offre à travers ses écrits un point de vue tout à fait rafraîchissant! Un auteur à ne pas manquer.

all copyrights www.salsafolie.com - tous droits réservés